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Interviews

Par Dominique Darzacq

Robin Renucci et les Tréteaux de France

Faire ensemble, faire avec

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Logo : Robin Renucci et les Tréteaux de France

Pour Robin Renucci, la rencontre avec le théâtre se fit par le hasard d’une troupe de comédiens, faisant irruption dans l’atelier de couture de sa mère, pour faire retoucher leurs costumes. Un virus rencontré en somme, par le biais des coulisses et cultivé, au début des années soixante dix, dans le laboratoire de l’éducation populaire. Des prémices qui font de lui un acteur exigeant, plus soucieux de concrétiser ses rêves de rencontres, que de gérer son image de vedette, qu’il s’agisse d’être le Docteur Larcher dans la série télévisée Un village Français , ou au théâtre Don Salluste dans Ruy Blas de Victor Hugo.

C’est parce qu’il garde au cœur les utopies de la première décentralisation qu’il crée en 1997, l’ARIA, un foyer de création théâtrale et de formation, à Olmi-Capella, village de Haute-Corse, dont sa mère est originaire et où enfant, il passait ses vacances. « Une aventure d’aménagement d’un territoire culturellement déshérité » précise-t-il. Si notre Hexagone n’est plus un désert culturel, il n’en reste pas moins qu’être à la tête des Tréteaux de France Centre dramatique national itinérant, reste pour lui, une nouvelle et passionnante aventure.

Qu’est-ce qui vous a déterminé à vouloir prendre la direction des Tréteaux France ?

Sans doute tout ce qui a jalonné mon parcours d’acteur et de comédien et tout d’abord mon entrée en théâtre qui s’est effectuée dans le cadre de l’éducation populaire. Mes débuts se sont faits à l’occasion de stages où tout jeune homme, j’avais 16 ans, je jouais avec des acteurs confirmés. Ces compagnonnages exigeants m’ont fortement marqué et fait comprendre comment le théâtre amateur peut être le ferment du métier professionnel. Ma trajectoire ne s’est donc pas accomplie sur la notion d’un acteur solitaire et du vedettariat, mais avec celle du collectif, du service public. Et surtout avec le fort sentiment d’appartenir à une certaine idée du théâtre héritée de toute une lignée constituée de Lugné-Poe, Firmin Gémier, Dullin, Copeau, Jouvet et aussi Dasté, que jeune provincial, j’ai rencontré dans les stages de Valréas qu’animaient René Jauneau et Pierre Vial. C’est la transmission de ces pères, pour qui le théâtre était d’abord une aventure collective, qui est mon socle.

C’était, du reste, du même héritage dont était imprégné Jean Danet , lorsqu’en 1959, il lançait avec ses propres cachets, l’aventure des Tréteaux de France. Son objectif alors était d’apporter le théâtre partout où il n’était pas, jusque dans les moindres petites villes et villages, d’y présenter un répertoire exigeant dans l’esprit de Jean Vilar.

Compte tenu du maillage culturel mis en place aujourd’hui, il ne s’agit plus d’irriguer un désert culturel. Il n’en reste pas moins que ce CDN, singulier parmi les 37 autres par son itinérance, reste moyen idéal de rencontres, et, à ce moment de mon chemin, ça m’intéresse d’avoir l’outil qui me permette de conjuguer ensemble, création, transmission, formation , éducation populaire.

Comment comptez-vous concrétiser ces objectifs ?

En faisant des Tréteaux de France une fabrique nomade des arts et de la pensée. J’entends par là ne pas seulement arriver avec un spectacle et repartir, mais être un instrument où s’imaginent de nouveaux dialogues avec les territoires où nous allons. Nous y installer pour des périodes plus ou moins longues, créer des moments de rencontres et de partage par des résidences d’auteur, faire émerger des capacités d’écriture, de poésie, c’est à dire adjoindre l’infusion à la diffusion. Pour cela transformer l’itinérance en nomadisme, explorer les chemins qui nous mettent en conversation avec nos concitoyens, comme nous venons de le faire Arras,où ont été créés deux spectacles issus des liens tissés avec certains habitants de la ville. L’un théâtral, qui était le récit du quotidien d’apprentis éducateurs interprété par les élèves de la classe d’art dramatique du Conservatoire d’Arras. L’autre était L’Histoire du Soldat que j’interprétais en tant que comédien, mais en complicité, pour la partie musicale, avec les professeurs de musique du Conservatoire de la ville. Autrement dit, il n’est pas question pour moi de dire « je vous apporte L’Histoire du Soldat de Stravinsky et Ramuz », mais dire « ce spectacle, je veux le faire avec vous » . Il s’agit de travailler ensemble, de se rencontrer, de mélanger nos imaginaires, de nous connaître et tenter de créer ensemble. Ce dialogue entre professionnels et amateurs relève d’une mission d’éducation populaire.

Cette mission-là a-t-elle encore sa raison d’être à l’heure du numérique ?

Cette idée de l’éducation populaire, née au siècle des Lumières, ne doit pas être passéiste, mais revisitée selon les époques. Elle reste la boussole qui nous permet de nous émanciper, nous forger notre propre opinion, de ne pas mettre notre jugement sous on ne sait quelle tutelle consumériste. Les actuelles avancées technologiques nous permettent-elles de penser davantage par nous-mêmes ? Peut-être même nous rendent-elles moins vigilants, donc plus dépendants. Comme dans « la pharmacie » de Platon revisitée par Jacques Derrida, il entre dans le progrès autant de bienfaits que de poisons. L’éducation populaire et le théâtre restent les antidotes qui nous permettent de ne pas être les simples éléments d’une chaîne de production, mais de garder des zones de liberté et d’invention, d’utopie.

Vous dites faire ensemble, mais vous parlez également de mutualiser les actions. Est-ce à dire que les Tréteaux de France n’ont pas les moyens de leurs ambitions ?

Le financement de la culture a beaucoup évolué, surtout dans la mesure où l’État transfère de plus en plus ses compétences financières aux régions, devenues de ce fait, les premières interlocutrices des entreprises culturelles de leur territoire. Nomades par nature, les Tréteaux de France qui reçoivent de l’État une subvention de un million huit cent mille euros, n’ont pas d’implantation régionale spécifique. Cependant, ayant vocation à aller à la rencontre des gens, nous pouvons passer des accords de financements complémentaires avec les collectivités territoriales intéressées par nos projets et nos actions.

Je suis toujours très attentif au financement de la culture. Pour moi en effet, le pivot essentiel n’est pas la question du financement , mais celle du sens. Se demander d’abord : « Cet argent pour quoi faire » ? Et là, bien sûr, il en manque toujours. Il en faut beaucoup dans le domaine artistique et culturel pour la formation des enseignants qui sont les premiers tuteurs. La culture ne doit pas être dissociée de l’éducation , ce qu’elle est le plus souvent. Nous pouvons jeter des ponts vers le monde de l’éducation, par des moments de travail partagé qui aboutissent en tout exigence, à la création d’objets artistiques. Tout, en effet, doit passer par la création. C’est à partir du plateau, dans l’optique de la nécessaire création, que j’entends diriger les Tréteaux de France.

Sur ce plateau-là, vous serez cet été, à la fois comédien dans Ruy Blas , et metteur en scène pour la pièce de Strindberg Mademoiselle Julie dont nous avons vu pas mal de versions ces temps-ci, et notamment, en ce moment au Théâtre de l’Odéon . Pour quelles raisons vous emparer, vous aussi, de cette pièce ? Qu’est-ce que cette histoire de jeune fille de bonne famille qui couche avec son valet, peut nous raconter aujourd’hui ?

La première question à poser est de se demander pourquoi cette pièce-là est dans l’air du temps. En ce qui me concerne il y a très longtemps que j’ai le désir de monter Mademoiselle Julie qui aborde l’inépuisable sujet de la pulsion et du passage à l’acte. C’est à dire comment saute le verrou de la transgression. Pour moi, Mademoiselle Julie est une folle traversée nocturne qui met en jeu aussi bien les vertiges de l’abîme que la dialectique du maître et de l’esclave, l’élévation sur l’échelle sociale. Mais c’est aussi une formidable et fascinante lutte des cerveaux, entre un homme et une femme.

Avec Marilyne Fontaine, une jeune comédienne de 25 ans qui fut mon élève au Conservatoire, ma Mademoiselle Julie aura l’âge du rôle, autour d’elle deux comédiens rencontrés sur le tournage de Un Village français . Nade Dieu qui sera Christine et pour le rôle de Jean, le valet, Thierry Godard. La création aura lieu fin août à Olmi-Capella en Haute-Corse, mais auparavant, dans le cadre du festival Solstice, nous y aurons présenté Ruy Blas dont la tournée estivale sera inaugurée à l’occasion des Rencontres de Brangues.

Ruy Blas est emblématique de ma volonté de faire œuvre ensemble et avec. M’associer dès ma nomination à Christian Schiaretti, militant comme moi d’un théâtre pratiqué dans le sillon des pionniers de la décentralisation, a du sens. C’est avec la création commune de la pièce de Victor Hugo, véritable hymne au théâtre et où, là aussi, il est question d’élévation et d’abîme, que nous faisons fraterniser le TNP et les Tréteaux de France. Dès sa mise en chantier, le spectacle a été pensé et conçu dans la perspective de la tournée. C’est-à-dire que nous reprenons le spectacle dans une scénographie modifiée qui le rend plus mobile tout en gardant intacte l’esthétique de l’ensemble. Selon les étapes, nous le jouerons en salle, sous chapiteau, voire cet été en plein air.

Votre fonction de directeur des Tréteaux de France, qui implique une lourde charge, ne risque-t-elle pas de nuire à votre carrière de comédien ?

Si ça nuit à ma carrière de vedette – ce que je ne suis pas - ce n’est pas grave. Je n’ai pas l’ego qui enfle dans le vedettariat, c’est une idée qui m’est d’autant plus étrangère qu’elle éloigne du public, et moi je veux être avec les gens, je veux faire avec eux, c’est ce que j’ai toujours fait comme acteur. Au théâtre comme au cinéma, j’ai toujours choisi en fonction d’une équipe ou ce qui me semblait la force d’un projet, comme c’est le cas pour « Un Village français » à la télévision. Si je ne rêve pas d’être une star, je serais, en revanche, très heureux d’être un homme de théâtre qui perpétue la lignée de Copeau, Dullin, Jouvet, Dasté, d’être de ceux qui n’ont pas laissé mourir l’héritage. C’est essentiel car ils nous ont laissé un testament qui me semble aujourd’hui se déliter doucement.

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Le mercredi 16 mai 2012

4 commentaires

  • Robin Renucci et les Tréteaux de France 22 mai 2012 12:14, par anne

    Belle interview, bel hommage à l’éducation populaire. Les TDF, un peu endormis sous Maréchal, se réveillent.

    Réagir à ce commentaire

  • Robin Renucci et les Tréteaux de France 23 mai 2012 16:12, par Felice

    Avec Robin Renucci,on est avec jubilation,dans une lumineuse cohérence artistique...
    Cet homme de profondes convictions et de totale sincérité,forge inlassablement un parcours passionnant,dans leur parfaite concrétisation. Le Théatre,les comédiens,et leur public,bien loin de tout égocentrisme,en sont les "privilégiés"directs.Une "belle âme,assurément...

    Réagir à ce commentaire

  • Robin Renucci et les Tréteaux de France 15 novembre 2012 10:35, par denis jansolin

    Heureux Robin Renucci qui dirige aujourd’hui une des plus emblématiques structures de la décentralisation théâtrale. Le théâtre itinérant a toujours été, et Firmin Gémier pionnier de la décentralisation parcourait déja la banlieue avec ses tracteurs et ses roulottes que je n’étais pas né, (faites donc un tour a Arthenaysur la N20 pour y visiter le musée du théâtre forain). Aujourd’hui ce sont plus de 500 troupes qui sillonnent la France toute l’année pour apporter le théâtre le plus loin possible devant votre porte, démontant et remontant chaque soir leur chapiteau ou leur baraques de spectacle.On souhaiterait que chaque compagnie itinérante reçoivent un peu de cette manne financière pour le travail de "labourage et de paturage" du répertoire.Quel grand pays que le notre mais que de grandes disparités...non.. ?

    Réagir à ce commentaire

  • Robin Renucci et les Tréteaux de France 27 novembre 2012 14:59, par Macabrey laurence

    bonjour ;
    je souhaiterais intégrer lesTreteaux de France . COMMENT FAIRE ?

    Réagir à ce commentaire


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