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Par
Savoureux
« Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin » constate un brin fataliste Poil de carotte. Symbole, tout comme Cosette, de l’enfance maltraitée, il appartient depuis sa naissance à notre mémoire collective. Si bien que le surnom devenu adjectif nous fait perdre de vue Jules Renard son géniteur. Chez les Lepic, prenez François, un ado de 16 ans et petit dernier de la famille, surnommé Poil de carotte en raison de sa tignasse flamboyante. Il n’a peur de rien, excepté de Mme Lepic, sa mère qui lui préfère Grand frère Félix et sœur Ernestine, et ne rate aucune occasion de le brimer, de l’humilier.
Souffre douleur à qui échoient toutes les corvées : aller fermer les poules la nuit venue, achever les perdrix que M. Lepic a tirées à la chasse, son passe temps favori etc. Enfant martyr, Poil de carotte n’est pas pour autant un bon petit gars, il est même parfois très méchant et se fait à son tour bourreau avec les chats et les taupes qu’il tue en les torturant. Tremblant devant Mme Lepic, il roule des mécaniques avec la bonne.
« Poil de carotte c’est moi » laisse entendre, dans son journal, Jules Renard qui, puisant dans son expérience d’enfant peu désiré et solitaire, écrit d’abord un roman, ou plutôt une suite de récits dans lesquels il brosse à la pointe sèche le caustique portrait de ces familles où recuisent des frustrations parées de quant à soi. Un peu plus tard, il en fait une pièce de théâtre.
Est-ce parce qu’il l’écrit après le suicide de son père qu’il se reproche « de n’avoir pas assez aimé et mal compris » ? Mais faisant passer Poil de carotte du roman à la scène, Jules Renard, sans ôter à Madame Lepic de son pouvoir de nuisance, recentre la pièce autour du dialogue père-fils, favorisé par Annette, la nouvelle bonne, celle par qui se brise le mur de silence. Un propos que la mise en scène de Philippe Lagrue met bien en évidence tout en tirant subtilement les fils sombres qui relient la pièce au roman et à Jules Renard lui-même.
Benjamin Jungers, jeune comédien déjà remarqué notamment, dans « Le Bruit des os qui craquent » de Suzanne Lebeau et « La maladie de la famille M » de Fausto Paravidino, campe avec une belle évidence un Poil de carotte monté en graine et mal dans peau plutôt que sournois. Autour de lui, la Madame Lepic de Catherine Sauval , coincée plus que vraiment méchante, illustre en finesse l’aphorisme de Jules Renard selon lequel :« La femme, le mari, le curé, c’est le vrai ménage à trois », Grégory Gadbois est un Monsieur Lepic terrien dont le silence est un mur de sauvegarde prompt à se lézarder. Quant à Coraly Zahonero, tout en malicieux prime saut, elle fait merveille en fusible de communication. Sous la houlette de Philippe Lagrue, ils font d’une histoire qui aujourd’hui pourrait sembler désuète, un savoureux cocktail de douleur et d’ironie dans lequel l’âpre problème des rapports familiaux n’a rien d’éventé.
Poil de carotte de Jules Renard. Mise en scène Philippe Lagrue avec Catherine Sauval, Coraly Zahonero, Grégory Gadebois, Benjamin Jungers. Durée : 1h
Studio-Théâtre de la Comédie Française - Jusqu’au 8 mai. Téléphone : 01 44 58 98 58
Photo Cosimo Mirco Magliocca
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Le mardi 29 mars 2011
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