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Critiques / Opéra & Classique

Par Caroline Alexander

La Traviata de Giuseppe Verdi

Christine Schäfer, bouleversante môme Violetta

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Logo : La Traviata de Giuseppe Verdi

Un puits de lumière tombe des cintres et isole, hors du temps, un petit bout de femme en robe noire : sur la scène du Palais Garnier, Violetta, la demi-mondaine dévoreuse d’hommes s’est glissée dans l’âme et la silhouette de la môme Piaf et chante comme elle son amour de la vie et du dernier homme à y être entré. Avec cette vision décapante et combien juste, le metteur en scène suisse Christoph Marthaler revient au Palais Garnier qu’il avait mis en état de choc avec des Noces de Figaro d’une joyeuse et très mozartienne insolence (voir webthea du 27 mars 2006). Et une fois de plus dérange avec bonheur. … Quitte à faire grincer des dents une poignée d’irréductibles accrochés aux falbalas d’un siècle révolu comme à une bouée de survie d’une culture dépassée. Cela fait vingt ans que ça dure : chaque fois qu’un homme de théâtre ou de musique découvre le monde d’aujourd’hui dans une œuvre du passé et l’enracine dans le présent, la bronca des mécontents fait tapage lors des premières. A l’Opéra de Paris, c’est carrément devenu un must, un petit groupe s’étant fait une spécialité de pousser des « bouhhh » de protestation. Ils achètent leurs places pour ça et font désormais partie du folklore local.

Violetta muée en petite boule d’énergie

Voici donc Violetta dans notre siècle, ou plutôt dans celui qui l’a précédé. Elle fut une star de music hall, la gloire s’en est allée à petits pas, la maladie l’a rattrapée par la manche, elle veut brûler ses derniers feux, invite ses fêtards d’amis à faire la fête dans les locaux décrépis de son théâtre. Dans la bande, un groupie, fan de la première heure lui déclare son désir… Il est jeune, il est beau, sincère et généreux. La roue de la Dame aux Camélias tourne encore, de Marguerite à Violetta, d’un siècle à l’autre, cette fois muée en petite boule d’énergie, fille des rues un jour devenue reine de revue avec son nom en haut de l’affiche. Eros et Thanatos veillent toujours car ces deux-là sont immortels.

Une étrange femme témoin, nue sous son vison

Marthaler aime les décors à tiroirs, des lieux qui sont eux-mêmes et une multitude d’autres. Il y avait dans Les Noces de Figaro cette improbable galerie marchande avec un bureau d’état civil et un vestiaire d’école. Il y a toujours un vestiaire dans La Traviata mais c’est celui d’un salle de spectacle. Au fond du plateau, les tréteaux d’une scène de théâtre – théâtre dans le théâtre ? – avec son manteau d’Arlequin mais aussi un radiateur et des fenêtres qui jouent sur le glissement d’un lieu à l’autre. Des panneaux de bois roux, des ouvertures à cour et à jardin et des lustres art déco qui descendent des cintres. Ca sent la poussière et le négligé, la fin de règne… Toujours comme dans Les Noces, Marthaler invente un personnage, le drôle bonhomme voyeur est cette fois une étrange femme, nue sous un vison, hauts talons vacillants et regard fixe, le corps chaloupant qui apparaît dans les scènes de bal comme le témoin d’une décadence plombée par le shit et le mousseux…

La dimension animale de Jonas Kaufmann

Mais l’essentiel du talent de Marthaler tient avant tout dans sa formidable direction d’acteurs. Il est vrai que dans la distribution de cette nouvelle production il est tombé sur deux magnifiques bêtes de scènes. Jamais Germont, cet Alfredo énamouré, d’habitude un peu mou, un peu lâche, n’a eu la dimension animale de Jonas Kaufmann, ténor de rêve au timbre large et chaleureux, belle gueule et comédien hors pair. D’abord petit renard non apprivoisé perdu dans la foule, ébloui par la femme désirée comme par les phares d’une voiture, puis chat sauvage défendant son territoire à coups de griffes et de dents… Christine Schäfer s’est coulée dans les gestes de Piaf, sans effort dirait-on, immédiatement crédible, féline elle aussi et tirant parti de toutes les ressources de sa voix qui certes n’est pas de celles des divas de légende mais qui se plie en souplesse, en justesse, en beauté à toutes les gammes de l’émotion jusqu’à devenir totalement bouleversante.

L’intelligence musicale de Sylvain Cambreling au service d’un projet

On retrouve avec plaisir José Van Dam, toujours sobre, sombre et juste, Hélène Schneiderman compose une Flora totalement déjantée et les ballets mis en mouvements par Thomas Stache réservent quelques savoureux numéros de hip hop acrobatique.

Sylvain Cambreling, une fois de plus, prouve à quel point son intelligence musicale peut se mettre au service d’un projet. Dans la fosse sa Traviata a des relents de requiem, les valses se grisent d’alcool et de désespoir, ses pianissimos, ses silences disent la fin du monde que Marthaler montre sur scène.

La Traviata de Giuseppe Verdi, livret de F. M. Piave d’après La Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas. Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Sylvain Cambreling, mise en scène Christoph Marthaler, costumes Anna Viebrock et Dorothee Curio, lumières Olaf Winter. Avec Christine Schäfer (et Nataliya Kovalova le 12 juillet), Jonas Kaufmann, José Van Dam, Hélène Schneiderman, Michèle Lagrange, Ales Briscein, Michael Druiett, Igor Gnidii, Nicolas Testé… Palais Garnier, les 16, 19, 24, 27, 30 juin, 3, 6, 8, 12 juillet 2007 à 19h30 – 0892 89 90 90

Crédit photo : RUTH WALZ, OPERA NATIONAL DE PARIS

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Le vendredi 22 juin 2007

4 commentaires

  • La Traviata de Giuseppe Verdi 2 juillet 2007 11:37, par delmonaco

    UNE TRAVIATA DEVOYEE

    Je pense que nous n’avons pas vu le même spectacle car je n’ai jamais entendu une Traviata aussi médiocre. Une mise en scène détestable qui se croît décalée mais qui est digne d’une MJC de banlieue (bravo pour la tondeuse et le transat) ; un chef d’orchestre qui n’a rien compris à Verdi (pire que Lombard c’est peu dire) et bien trop suffisant pour se remettre en question ; un José Van Dam à bout de souffle ; un Alfredo très prometteur, puissant mais dont la ligne de chant fut très moyenne (il semble que ses désaccords avec le chef sur beaucoup de points aient altéré son envie). Que dire de Christine Schäfer, dont la voix faible n’est pas taillée pour le bel canto : les aigus sont sans couleur, les trilles tronqués et elle est très loin du mi-bémol (certes facultatif dans la partition ) dans le « sempre libera » où la vocalise finale est massacrée ; même le "Ah dite a la giovine" est raté (notes blanches dans le pianissimo) ; seul le "Addio del passato" est à peu prêt supportable. Elle chante la Traviata comme du Alban Berg et le rôle de Violetta est bien trop difficile pour ses capacités vocales. Aucune émotion ne ressort de ce mélodrame. Seuls les choristes font vraiment bien leur travail. Comment expliquer une telle erreur de casting ? (budget, provocation, incompétence…). Avec cette Traviata de Marthaler qui n’est plus de Verdi on touche le fond.
    Beaucoup d’habitués de l’Opéra en ont assez du trio infernal Cambreling, Viebrock et Marthaler car ils sont ringuards à souhait par rapport à des Patterson, Decker ou autres Chéreau qui eux respectent non seulement l’œuvre dont ils ont la charge, mais également les artistes et le public.
    Pourquoi la direction de l’Opéra ne s’interroge t-elle pas sur les broncas (pourtant rares à Paris) qui suivent systématiquement leurs spectacles ?
    Admirons également la mauvaise fois de M. Gérard Mortier qui dans les actualités du site de l’opéra ne propose que des critiques favorables et agresse le journaliste du Monde qui « ose » s’indigner de façon très modérée sur la qualité du spectacle (cela sent le malaise au sein de la direction). Le même Gérard Mortier a fustigé Anna Netrebko, probablement l’une des plus grandes soprano de ces 30 dernières années et qu’il n’engage (sous la torture semble t-il) en 2008 que pour un Capulet, alors qu’elle a déjà fait le bonheur des plus grandes scènes internationales. Comme cette Traviata de Salzburg, extraordinaire et beaucoup plus moderne que celle de Marthaler et consors, qui restera comme la référence et cela pour de très longues années. DOMMAGE

    Réagir à ce commentaire

  • La Traviata de Giuseppe Verdi 14 septembre 2011 22:27, par PrevitaliA

    La Traviata la plus merveilleuse que j’ai jamais vu. Christine Schäfer est miraculeuse, poignante, Kaufmann superbe (enfin un Alfredo qui a des couilles !), dommage pour Van Damm (troppo tardi !), et MERCI à Marthaler - une Traviata où on ne s’emmerde pas, où on est constamment aspiré par ce qu’on voit et entend.

    Réagir à ce commentaire

  • La Traviata de Giuseppe Verdi 3 juin 2012 20:08, par Loy

    Bonsoir !
    Juste un commentaire pour demander si quelqu’un saurais où se procurer l’enregistrement de cette représentation. Elle était passée sur rance télévision et comme cette chaine ne respecte pas ses horaires, mon père n’a jamais vu la fin (depuis il préfère mettre le réveil pour être sur de commencer l’enregistrement à l’heure :p )

    Donc voilà, j’ai pas trop d’espoir de réponses positives mais sait-on jamais.

    Cordialement,
    Loy.

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