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Ici et ailleurs
Après avoir réinventé l’art de jongler de manière définitive, Jérôme Thomas s’est tourné vers d’autres aventures où la musique a une place majeure. Pour Ici, il s’est associé à deux artistes inclassables pour construire un spectacle qui marie indissolublement le sonore et le visuel. Markus Schmid, rencontré en 2001, est un mime de talent qui a fait ses classes auprès de Marcel Marceau ; Pierre Bastien est une sorte de savant fou, un constructeur de machines sonores étonnantes. Ici serait né d’une réflexion sur l’enfermement à la suite d’un travail mené à Fleury Mérogis. Durant le spectacle qui y a été donné, Thomas s’est étonné de voir les détenus entrer et sortir sans cesse de la salle. Un gardien lui a expliqué que franchir le seuil de la pièce était pour eux une manière d’éprouver la sensation de la liberté perdue. Ici entend parler de cette notion d’enfermement et de la manière d’y échapper. On peut être un évadé de l’intérieur grâce à l’imaginaire et à la poésie. Le propos est intéressant, mais il n’est pas certain que le spectacle en offre une lisibilité suffisante sans le support des explications fournies dans le programme. Mais, au fond, peu importe que l’intention se perde en route si, en laissant parler son imagination, le spectateur en devient l’illustration vivante en s’évadant du cadre pour une rêverie toute personnelle.

Le spectacle se joue en trois séquences, trois mouvements musicaux. D’abord, deux clowns drôlement fagotés de plastique et de coussins, un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, un faux nez planté au milieu de la figure, sont assis de part et d’autre d’une table sur laquelle on ne sait trop s’ils sont occupés à un travail de conditionnement à la chaîne ou à des expériences scientifiques. Peu à peu, comme ce sera le cas dans les trois numéros, le rythme (marqué par un jeu de pincement d’élastiques tendus comme des cordes de violon, projetés sur un écran) s’accélère, s’emballe, tout se désorganise, ils ne contrôlent plus la situation. Changement de décor : deux corps allongés, à chaque extrémité une machine fait vibrer des lamelles de plastique sur une plaque, au bout d’un long moment, comme si le rythme et les sons avaient fini par pénétrer les corps, les voilà pris de soubresauts, de mouvements incontrôlés, d’une agitation incoercible qui les jette l’un contre l’autre, l’un sur l’autre dans une sorte de chorégraphie désarticulée. Le contraste entre le corps athlétique de Jérôme Thomas et la légèreté élégante de Markus Schmid rehausse les qualités et la personnalité de l’un et de l’autre. Ceci est encore plus vrai dans le dernier mouvement dans lequel ils évoluent à l’intérieur de l’ombre portée d’une surprenante machine sonore, un meccano géant fait de poulies et d’engrenages. Par un jeu de panneaux mobiles et de films plastiques translucides qu’ils déplacent devant l’ombre projetée, la machine semble se fragmenter, se défaire et se reconstituer à l’infini. Le spectacle est techniquement bluffant, la performance des artistes admirable, pourtant il y manque une certaine vibration poétique, une palpitation qui allumerait la mèche de l’imagination.
Ici de Jérôme Thomas, Markus Schmid, Pierre Bastien. Au Monfort jusqu’au 14 avril 2012. Du mardi au samedi à 20h30. Duré : 55 minutes. 01 56 08 33 46. www.lemonfort.fr
A lire le très intéressant ouvrage consacré à Jérôme Thomas par Jean-Gabriel Carasso et Jean-Claude Lallias, publié chez Actes Sud.
Photo Christophe Raynaud de Lage
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Le samedi 7 avril 2012
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