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Une perle rare, en rondeurs et en finesses
Le rire et la mélancolie sont au rendez-vous de ce Falstaff, la dernière en date des productions d’Angers Nantes Opéra qui en a confié la réalisation à Moshe Leiser et Patrice Caurier, fidèles collaborateurs de la maison dont les talents vantés à Londres, Zürich, Lyon, Nantes sont singulièrement ignorés par les opéras de Paris (voir les webthea des 19 janvier 2005, 19 novembre 2007, 31 décembre 2007, 30 septembre 2008, 5 juin 2010). S’emparant de l’ultime opus lyrique de Verdi, ils prouvent une fois de plus qu’en mettant au service des œuvres leur imagination, leur fantaisie, leur savoir faire théâtral et musical, ils les portent au sommet. Au-delà de ses bouffonneries de fantoche, leur Falstaff, tangue sur l’émotion.
Ce gros lard-là, puisé dans Les Joyeuses Commères de Windsor et quelques passages d’Henri IV de Shakespeare, a de la classe, du rêve, du cœur et une sacrée dose d’humour. Le baryton américain John Hancock en fait un tendre géant empêtré dans les bourrelets que lui confère une monstrueuse combinaison-prothèse qui le double de volume et lui donne une démarche de bonhomme Michelin. C’est un homme d’aujourd’hui ou à peine d’hier, des années encore proches du XXème siècle, un rocker post soixante-huitard enfermé dans son obésité et sa solitude.
Il est la proie des moqueries d’une bande de mégères petites bourgeoises qui se vengent sur lui de leurs existences mesquines. Des commères plus vipères que joyeuses, anglaises jusqu’au bout de leurs cheveux permanentés, dans leurs appartements aux papiers peints criards – so very british – En survêtement rose, Alice Ford – l’irrésistible Véronique Gens en potiche middle class – fait du vélo d’appartement et complote avec ses copines, Mrs Quickly arrimée à son fume cigarette et à ses « révérences » (la piquante Elena Zilio) et la faussement bêtasse Meg Page (Leah-Marian Jones joliment oie blanche rebelle). Nanetta et Fenton, les amoureux, sortent de la fadeur de leur cliché routinier et deviennent des ados remuants en jean et mini-jupe (Luciano Botelho et l’adorable Amanda Forsythe, tous deux vif argents).

Le monde entier est une farce
Les hommes ne sont pas en reste, les bourgeois Caius (sur les nerfs hérissés de Colin Judson) et Ford, le faux cocu jaloux qui trouve en Tassis Christoyannis, baryton grec au phrasé italianissime, superbement en voix et en jeu crispé. Jean Teitgen et Eric Huchet alias Bardolfo et Pistola, les faux potes du bon Falstaff se paient des trognes de vauriens et des dégaines de clochards simili punks.
Mise en scène, décors et costumes fourmillent de trouvailles. On passe du vaudeville au drame en passant par le cabaret. Dans la cuisine de Mrs Ford, des employés en salopettes bleues siglées DIRTY installent une chaudière avant d’aider à verser dans la Tamise le panier à linge contenant le gros héros de la farce. Qui revient dans sa chambrette de pension de famille, trempé jusqu’au nombril, se déshabille exhibant malgré lui sa carcasse aux gros plis de graisse, puis se prépare au nouveau rendez-vous galant en enfilant une chemise à jabot jaune et une veste de rocker à paillettes. Le rendez-vous est fixé à minuit sous le chêne de la forêt. Un arrêt de bus y mène, les villageois mettront en court circuit son éclairage avant de se livrer à leur pantomime de bazar. Piégé, Falstaff, malin, trouve la conclusion dans un éclat de rire tragi-comique : « tutto nel mondo è burla – le monde entier est une farce !

Une vague de vie, d’humour et d’humanité
Composé par Verdi à l’aube de ses 80 étés sur un livret de fidèle Arrigo Boito, ce Falstaff est un chef d’œuvre absolu. Ici la musique est mise en théâtre avec la précision d’une horlogerie à la Feydeau. Pas une note de trop, aucune lyrisme superflu : c’est direct, efficace, rapide. Un peu fou sans doute comme l’est la comédie élisabéthaine. La mise en scène de Moshe Leiser et Patrice Caurier colle à la perfection aux géométries sonores de cette musique. Ils sont hommes de théâtre et ils sont musiciens, cela se voit, cela s’entend, en accord parfait avec l’Orchestre National des Pays de Loire que le chef anglais Mark Shanahan dirige avec une verve qui fait jaillir la drôlerie et un dynamisme qui emporte Verdi dans une vague de vie, d’humour et d’humanité. L’intimité bleu et or de la belle salle du Théâtre Graslin achève de faire de ce Falstaff une perle rare.
Falstaff de Giuseppe Verdi, livret d’Arrigo Boito d’après Les Joyeuses Commères de Windsor et des extraits de Henry IV de Shakespeare. Orchestre National des Pays de Loire direction Mark Shanahan, chœur d’Angers Nantes Opéra direction Sandrine Abello. Mise en scène Moshe Leiser et Patrice Caurier, décors Christian Fenouillat, costumes Agostino Cavalca, lumières Christophe Forey. Avec John Hancock, Tassis Christoyannis, Véronique Gens, Amanda Forsythe, Luciano Botelho, Elena Zilio, Leah-Marian Jones, Colin Judson, Eric Huchet, Jean Teitgen.
Nantes – Théâtre Graslin, les 13, 15, 18, 20 & 22 mars
Angers – Le Quai, les 31 mars et 3 avril
Rennes – les 15, 17, 19 & 21 avril
Renseignements : 02 40 89 84 00 ou 02 40 69 77 18
A la UNE : JACQUES WEBER joue dans Le Prix Martin, une pièce de Labiche, mise en scène par Peter Stein. Avec Laurent Stocker et Jean-Damien Barbin. Le dossier : LE THÉÂTRE EN PLEINE FORME(S) explore les nouvelles formes théâtrales. Et l’Édito de Gilles Costaz et le GRAIN DE SEL de Jaques Nerson
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Le mardi 22 mars 2011
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