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Chacun sa vérité (sexuelle)
Whatever Works est un film discret de Woody Allen. Il ne fit pas une grande carrière mais Daniel Benoin a vu dans cet excellent scénario l’occasion d’en tirer une pièce pertinente sur la société d’aujourd’hui. Au centre de cette histoire, un homme qui a vu partir sa jeunesse et peste contre la terre entière. Il sait tout, a tout inventé, mais, en même temps, tout raté. Il n’a pas eu la gloire qu’il attendait, il a même manqué son suicide. Débarque chez lui une jeune fille qu’il traite comme une gourde mais dont le charme va peu à peu l’amadouer. Seulement, la présence de cette jolie femme appelée Mélodie, qu’il finira par épouser, lui attire d’autres visites : un dragueur, la mère de Mélodie, son père, un acteur de cinéma... Pour lui, le monde était un enfer, mais il savait se protéger. A présent, le monde reste un enfer, différent, car il ajoute à ses angoisses tous les problèmes que portent ces gens torturés. Jusqu’au jour où il comprend qu’il faut accepter les choix de chacun. Si la mère trouve le plaisir en ayant deux amants dans son lit, ou si le père change de sexualité, que trouver à y redire, si « après tout, ça marche » ? Chacun sa vérité … sexuelle, semblent dire Allen et Benoin, en parodiant Pirandello.

Ce vigoureux pied de nez fait à la normalité et aux professeurs de morale, Daniel Benoin l’a transposé en France, non pour trahir Woody Allen, mais pour mieux nous prendre aux pièges de nos conformismes. Ces histoires de fous, très réconfortantes au final, se passent chez nous, et non de l’autre côté de l’Atlantique. La mise en scène de Benoin joue la vitesse et le choc des images scéniques. Car la scénographie de Jean-Pierre Laporte ne cesse de glisser, de se fractionner, de se recomposer tandis qu’une image vidéo, re-travaillée, nullement réaliste, intervient comme une autre matière du décor. La succession des scènes est à la limite du chevauchement, tant les temps morts sont interdits. Cet espace qui change avec ces acteurs qui surgissent si rapidement rejoint joyeusement la légèreté de l’écriture – farceuse mais aussi, par à-coups, d’un terrible humour noir.
En tête de distribution, Michel Boujenah incarne le misanthrope avec un juste sens de la fureur habitée de sentiments contraires. Rien du détachement cérébral d’un Woody Allen chez lui, plutôt un art de teinter de mélancolie des propos dont il fait sentir la surface colérique et l’intériorité bienveillante. La jeune trouble-fête est jouée par une actrice dont la présence et le tempérament font l’effet d’une révélation : Nora Arnezeder, d’une grande énergie charmeuse. (Son chien a aussi un rôle marquant dans le spectacle ! ) De Cristiana Reali on savait, depuis les Feydeau joués sous la direction de Gildas Bourdet, qu’elle avait aussi le don comique mais, ici, elle est particulièrement ébouriffante en mère découvrant de nouvelles lois pour le plaisir. Beaucoup de bons autres comédiens, Paul Chariéras, Eric Prat, Jacques Bellay, Charlotte Kady, Clément Althaus, ainsi que, dans des partitions mineures, Jonathan Gensburger et Matthieu Boujenah, font circuler un permanent délire avec, le plus souvent, une fort amusante placidité. Oui, le spectacle est circulatoire, tournoyant, survolté. C’est le charivari des vérités modernes et intimes !
Après tout, si ça marche… d’après Woody Allen, adaptation du scénario de Whatever Works, mise en scène et lumière de Daniel Benoin, scénographie de Jean-Pierre Laporte, costumes de Nathalie Bérard-Benoin, musique de Clément Althaus, vidéo de Paul Correia, avec Michel Boujenah, Nora Arzeneder, Cristiana Reali, Eric Prat, Charlotte Cady, Clément Althaus, Jacques Bellay, Michel Boujenah, Paul Chariéras, Jonathan Gensburger. Théâtre national de Nice, tél. : 04 93 13 90 90, jusqu’au 10 avril. Puis à Paris, théâtre Marigny, tél. : 01 53 96 70 00, à partir du 17 avril. (Durée : 1 h 50).
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Le jeudi 29 mars 2012
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